Entrevue: 7 Jours
23 Juin 1990, Vol. I No 32


MARTINE ST-CLAIR: " Le nouveau sens de ma vie "

C'est arrivé il y la deux ans, en plein cœur de l'été. Tout s'annonçait bien, rien ne laissait présager un tel bouleversement dans son agenda. Quelques jours auparavant, elle avait présidé avec éclat au lancement d'un tout nouveau microsillon, un disque qu'elle jugeait capital dans sa carrière, puisqu'il était le témoignage indéniable de sa nouvelle maturité artistique. Ce disque, elle en parlait comme une mère de son nouveau-né : il monopolisait son discours et ses pensées.

Puis vint cet appel téléphonique de Luc Plamondon, qui l'invitait à se joindre à la distribution européenne de l'opéra rock Starmania pour incarner le personnage de Cristal, comme elle l'avait fait dans la toute première édition de ce spectacle présentée au Québec dix ans auparavant. Une aventure d'à peine trois mois, lui avait dit Plamondon. Ce n'était donc pas la fin du monde. Alors, elle s'est laissé tenter et elle est partie pour Paris, laissant derrière elle parents, amis et ce microsillon encore tour récent. C'est à ce moment que tout a changé dans la vie de Martine St-Clair. Car ce périple qui ne devait durer que trois mois s'est étalé sur plus de neuf mois, ne lui laissant aucune chance de revenir au Québec, ne serait-ce que le temps de visiter les êtres chers qui composent sont entourage … Pendant que la solitude jouait son triste rôle, la blonde chanteuse en a profité pour faire le ménage dans sa vie, mettre de l'ordre dans ses priorités et aborder sous un autre angle ses relations avec ses proches. Comme quoi, même si le cœur a été durement éprouvé, l'expérience n'aura pas été vaine.

" J'avais donné ma parole "

7 Jours: Martine, tu n'as pas caché que cette année passée en France avait été très éprouvante. Quel regard penses-tu aujourd'hui sur cette aventure européenne ?

M. S.-C.: Lorsque Luc Plamondon m'a téléphoné pour me proposer de jouer à nouveau le rôle de Cristal dans Starmania, j'avais vraiment d'autres objectifs. Je venais de lancer un microsillon qui marquait une étape importante au niveau artistique, je m'étais entourée d'une toute nouvelle équipe et j'avais confié la gérance de ma carrière à mon frère Michel. Mais j'ai tout de même accepté l'offre de Luc parce que qu'il m'a fait comprendre que ce serait une belle occasion pour moi d'assurer le développement de ma carrière en Europe et de me familiariser avec certaines personnes importantes de l'industrie du disque et du spectacle. Finalement l'expérience a été très profitable sur ce plan-là, puisque mon dernier microsillon est le résultat d'une étroite collaboration avec certaines personnalités européennes du monde de la chanson. Mais, au niveau intime, ce fut l'expérience la plus difficile de ma vie. Je ne pensais jamais que l'aventure allait durer neuf mois et encore moins qu'il allait m'être impossible de revenir au Québec, ne serait-ce que quelques jours pour revoir ceux que j'aime.

7 Jours: As-tu songé à tout quitter ?

M. S.-C.: Il y a eu une période où je ne songeais qu'à faire mes valises pour revenir au Québec. J'en avais assez! Mais j'avais donné ma parole et j'ai été honnête jusqu'à la fin avec ceux qui m'avaient fait confiance. Je suis incapable de revenir sur ma parole : c'est une question de principe. Mais j'avoue que j'étais également inquiète du développement de ma carrière au Québec. Je sentais que l'on commençait à m'oublier et qu'il se créait un fossé entre le public et moi. Je trouvais ça lourd à porter. Par chance, quelques journalistes du Québec ont assisté au spectacle de Starmania en Europe et ils se sont fait un devoir de me rassurer en me disant que mes chansons jouaient régulièrement à la radio. Ca ma fait vraiment chaud au cœur.

7 Jours: Mais quelques journalistes en ont profité pour tourner le fer dans la plaie étant donné que le microsillon lancé à l'époque n'avait pas atteint les ventes auxquelles tu étais habituée depuis le début de ta carrière. Que leur réponds-tu ?

M. S.-C.: Tout ce que je peux leur dire, c'est qu'aujourd'hui encore je suis très fière de ce disque que j'avais intitulé Martine St-Clair. Je l'adore et personne ne viendra me dire que le choix des chansons a été mauvais. Ce disque n'a jamais eu la chance de faire le cheminement auquel il avait droit, tout simplement en raison des circonstances que l'on connaît. Je n'étais pas au Québec pour en faire la promotion et c'est pourquoi il n'a pas eu l'attention à laquelle il avait droit. Je conserve un beau souvenir de ce disque.

7 Jours: Mis à part tes angoisses concernant ta carrière, j'imagine que ce séjour presque forcé en Europe a suscité chez toi des remises en questions, notamment au niveau intime ?

M. S.-C.: Je dois dire que j'ai fait un bout de chemin au niveau intime. Tu sais, lorsque tu re retrouves seules pendant neuf mois, tu n'as pas d'autre choix que de vivre avec toi-même, ce qui te force à t'analyser et à mieux te connaître. Tu ne peux tout simplement plus t'éviter. Au cours des deux dernières années, je suis passée par toute les gammes des émotions et j'ai fait un grand pas, notamment en réussissant à vaincre ma timidité. Avant, j'étais tellement timide et j'avais tellement peu confiance en moi que je m'empêchais de rencontrer des gens. Mais maintenant, je suis bien dans ma peau. J'ai envie de rencontrer des gens, de partager et de leur demander comment ils vont. C'est la première fois de ma vie que je ressens cela. Avant, mon image de chanteuse était plus forte que ce que j'étais intérieurement. C'était comme si la chanteuse avait toujours plus d'assurance que moi. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. La chanteuse et moi, nous ne formons qu'une seule et même personne. J'ai découvert au cours de mon séjour en Europe que lorsqu'on réussit à s'aimer, à s'accepter et à mieux se connaître, on est prêt à affronter n'importe quoi. C'est comme ça que je me sens présentement.

7 Jours: Dans le fond, ce que tu veux dire, c'est que ce séjour en Europe t'a permis de revenir aux sources et de reconsidérer la nature de tes relations avec les membres de ton entourage ?.

M. S.-C.: Je me suis surtout rendu compte que, depuis le début de ma carrière, je n'ai fait que parler de moi. Je le faisais pour des raisons professionnelles au cour des entrevues, mais aussi lorsque j'étais avec des parents ou des amis puisque l'on me demandait constamment de m'exprimer sur ce que j'étais en train de vire. Aujourd'hui, je veux reverser la vapeur, je veux que ce soit le contraire. Désormais, je veux que ce soit les autres qui me parlent de ce qu'ils vivent. C'est sur eux maintenant que je veux qui l'éclairage soit dirigé. J'ai constaté récemment que je connaissais très mal mes proches, tout simplement parce que je n'avais pas vraiment pris le temps, au cours des années, de m'arrêter et de discuter profondément avec eux pour mieux les connaître et savoir ce qui les habite. Tu sais, c'est lorsque tu es longtemps séparée de ceux que tu aimes que tu te rends comptes à quel point ils sont importants dans ta vie. C'est bizarre à dire, mais, même si cela fait très mal, je conseille à tout le monde de quitter leurs proches pendant quelques mois, simplement pour comprendre à quel point ceux qui nous entourent sont importants pour notre équilibre et combien c'est difficile de vivre sans leur présence et leur amour. C'est une façon d'aller prendre conscience de la richesse que nous avons et de ne pas passer dans la vie les yeux fermés.

7 Jours: Il y a donc eu une nouvelle prise de conscience de ta part en ce qui concerne les relations familiales ?

M. S.-C.: J'ai toujours apprécié les membres de ma famille, mais là, je savoure encore plus leur présence. Je sais maintenant que je ne peux pas vivre ailleurs sans eux. Ils m'ont manqué énormément. Par exemple, j'ai été vraiment marquée par le fait d'avoir à passer Noël et le jour de l'An toute seule à Paris. C'était la première fois de ma vie que je vivais cela. J'en garde un souvenir déchirant. Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. C'est pour cela que je suis revenue et que je me suis rapprochée des membres de ma famille. Il y a beaucoup de tendresse présentement dans nos rapports et j'éprouve beaucoup plus de plaisir à les entendre parler d'eux que de passer une soirée à parler de ma carrière.

7 Jours: Parallèlement à cette nouvelle relation avec tes proches, est-ce que tu as finalement trouvé l'amour ?

M. S.-C.: Je fréquente quelqu'un depuis quelque temps. C'est une relation amoureuse encore toute récente. C'est une complicité qui me plaît. Notre relation est basée sur la sincérité et la compréhension. Je t'en parle parce que ça me fait bien plaisir, mais je ne veux pas entrer dans les détails. Je ne veux pas faire de présentation officielle. Tout ce que je peux dire, c'est que nous ne brusquons rien, nous ne vivons pas ensemble; les moments que nous passons ensemble sont très précieux et cette relation me fait énormément grandir au niveau artistique. Voilà.

7 Jours: Toujours aussi discrète concernant ta vie privée…

M. S.-C.: Ce n'est pas pour être déplaisante, mais je me dis que ma vie privée, c'est tout ce que j'ai. Ma vie professionnelle, je la donne sans compter, alors, il est tout à fait normal que je protège le peu d'intimité qui me reste. Ma vie privée est intouchable et je suis mal à l'aise lorsqu'on essaie d'entrer chez moi sans mon accord.

7 Jours: Il fut un temps où tu disais ne pas avoir le temps pour les relations amoureuses. Est-ce que ta vision des choses aurait changé ?

M. S.-C.: Elle n'a pas changé. Lorsque je disais que je n'avais pas de temps pour bâtir une relation sérieuse, j'étais honnête et sincère. J'étais toujours en tournée, en spectacle, en entrevue ou à l'étranger. Je voulais mettre 100% de mes énergies à bâtir sérieusement les bases de ma carrière. A mon avis, c'est la seule façon de réussir. Remarque que je n'avais pas rencontré la bonne personne. Et puis, j'étais tellement timide : j'ai eu quelques amis mais aucune relation sérieuse. Maintenant, je suis arrivée à une autre étape de ma vie et je vois les choses un peu différemment. On rencontre des gens et on se dit que c'est important d'avoir quelqu'un à aimer et de se faire aimer. Dans le fond, il n'y a rien de plus beau que la journée où l'on peut dire qu'on est un amour.

7 Jours: Quel est le genre de personne qui est le plus susceptible de t'attirer ?

M. S.-C.: J'adore les gens qui ont le sens de l'humour et qui aiment la vie. Les pessimistes et les gens négatifs, je les ai mis en dehors de ma vie. Je suis incapable d'entretenir une discussion avec quelqu'un qui aborde la vie négativement. Les gens pessimistes épuisent inutilement l'énergie des autres; je les trouve étourdissants. Il me semble que, dans la vie, il y a bien d'autres choses à faire que de parler sans arrêt contre ceux qui nous entourent. Moi, j'aime les gens qui trouvent toujours une façon positive d'aborder un problème et qui affrontent les exigences de leur travail avec le sourire.

Martine St-Clair prêche par l'exemple lorsqu'elle soutient que la vie mérite d'être regardée positivement. Son expérience démontre qu'elle a eu la sagesse de se servir de ses épreuves pour devenir une meilleure personne, comme elle l'affirme, plutôt que de baisser les bras. C'est l'un des signes qui caractérisent les gagnants.